lame de fond
1987. 5 ans que mes parents sont divorcés. 5 ans de haine. Je pars en week-end chez ma mère sur Lille.
Comme à chaque fois, j'ai le droit au câlin, au sourire, au cadeau, une explosion de joie non maîtrisée, calculée, disproportionné, non souhaité... Déjà, des vapeurs alcoolisés s'échappent de la gare.
Nous allons chez elle. Elle s'est remariée avec un homme depuis 4 ans. Lui-même a 2 filles d'un précédent mariage. Mais nous sommes seuls ce samedi midi...
Comme à mon habitude, j'ouvre le papier cadeau qui contient une petite voiture, et je m'assied devant la télé pendant qu'elle me prépare 500 grammes de pates et 3 côtes d'agneau. Un enfant bien nourri est un enfant heureux...Parait-il.
Entendant un bruit, je me dirige vers la cuisine. Elle venait de faire tomber la bouteille de bière au quart vide. Aboie sur moi pour que je ne reste pas là. Je reste. Elle prend le rouleau de sopalin, et essuie sa pitance. Puis sans sourciller, elle ouvre une deuxième bouteille et l'attaque au goulot. Puis remet sa clope au bec en continuant de préparer cette fois ma pitance. Je vais sur le balcon prendre un peu l'air de ce square, ça devait être le printemps il me semble...
Soudain je la vois débarquer sur le balcon, titubant, pleurant. Elle se met à genoux devant moi et me dit "dis à ton père de venir me chercher, j'en peux plus, j'étouffe..."
Vu ma déjà forte corpulence et sa faiblesse, je parviens à la soulever et je l'amène sur le lit de sa chambre. Je l'allonge et la recouvre. "je vais y passer" me dit-elle, "je tiens plus", "dit à ton père de venir".
Je lui passe la main dans les cheveux, je lui dit que ça va aller. "Eric va bientôt rentrer" (Eric est le nom de son nouveau mari). "Ne me parle pas de ce con", ce n'est même pas un cri, elle me le régurgite à la figure...
Elle se calme. Elle s'endort.
Je retourne dans la cuisine, j'éteins les gaz. Je jette les pates et les côtes d'agneau désormais grillé. Je nettoie. Je fais la vaisselle. Je range. J'éteins la radio. J'efface toutes traces.
Je retourne devant la télé...
1987, j'ai 10 ans.